Atelier d'écriture Base Arts
Rue Lauret - Millau
Documents des ateliers

Nous traversions une nuit chaude et épaisse dans cette carcasse roulante, ne troublant sur son passage que le silence habitée d'une forêt interminable. Les vibrations inégales du moteur me tenaient à la lisière du sommeil.
La piste chaotique que nous suivions depuis vingt quatre heures apparaissait dans la lumière jaune des phares comme le seul guide dans cette nature invisible dont les formes gigantesques se devinaient tout autour.
Tout au long nous avions fait le plein d'hommes et des femmes encombrés d'enfants, de nourrissons, de paquets, de paniers. A chaque arrêt il y en avait encore. Rien ne semblait perturber tous ces corps affalés dans le noir subissant immobiles les craquements des tôles malmenées.
Des odeurs âcres me parvenaient par à coups. Je veillais telle une sentinelle dans le flottement de cette dense obscurité. J'observais des formes qui s'agitaient dans les portes bagages, des battements d'ailes, peut-être des poules dont on avait attaché les pattes. Je me sentais comme elles prisonnière d'un destin que je ne maîtrisais pas.


Pendant les arrêts improvisés de cet engin d'un autre âge j'hésitais à sortir pour soulager ma vessie. Je m'étais risquée une fois mais sous le regard obscur de cette nature peuplée de bruissements mystérieux mon corps ahuri ne m'obéissait plus. Dans le ciel d'encre les étoiles en rangs serrés brillaient intensément. Le moteur continuait à tourner avec des soubresauts manifestant une impatience, aussi je reprenais place dans la carlingue sans avoir pu me libérer.
M'inventant d'autres contrées, d'autres gens, d'autres traditions, l'Afrique m'avait conquis à travers les images et reportages. Elle me mettait à présent à l'épreuve de sa réalité.
Arrivée à destination le car a stoppé définitivement, en plein centre ville au milieu d'un marché surpeuplé et grouillant. J'étais seule dans l'espace vidé de ces occupants. Et là, hébétée par la chaleur moite du matin, accroupie entre deux sièges vieillots, j'ai soulagé ma vessie.


Claudy
Clémentine
Zouhari, 2021


Imaginons un personnage

Clémentine

Elle s'appelle Clémentine et elle ronde comme une pomme. Bien sûr il y a de nombreuses variétés de pommes, évidemment nous passerons la Golden, même si ce nom devenu si banal renferme le nom « or », une pomme en or tachetée de minuscules points noirs comme des tâches de rousseur, ce serait vraiment pas mal pour une jolie fille ronde comme Clémentine, mais trop de comparaisons tuent la comparaison.
Et pourtant je voudrais bien atteler notre héroïne à sa ressemblance, à sa paire. Je recherche dans le catalogue, il y a la pomme « tentation, fruitée, sucrée et parfumée », franchement je n'y vois rien de séducteur, je préfère la pomme « jazz, rouge, juteuse, sucrée et acidulée » à la fois. Comme quoi parfois, le tempérament d'un personnage ne tient qu'à un adjectif.
Alors voilà Clémentine, une fille ronde comme une pomme, toujours parée de fines écharpes aux couleurs rafraîchissantes pour certains et trop pétulantes pour d'autres, du rose pétant au jaune citron, cela lui va bien car ses yeux sont d'un bleu acidulé et sa bouche est un bonbon rouge sucré. Ces cheveux courts et frisés encadrent son visage, ils sont parfois, vert amande, parfois bordeaux, parfois teintés d'une mèche blanche sur le côté, parfois blonds et lisses.

En fait tout le monde croit que Clémentine est une fille superficielle car elle accorde de l'importance à son apparence et il n'en était rien bien sûr. « Mes habits sont mon utopie du jour, pouvoir me transformer c'est comme si je réalisais un rêve, je suis dans une autre vie avec d'autres gens », c'est ce qu'elle avait écrit dans son carnet où nous y avions découvert une liste étonnante :

1.Ses cheveux rouges embraseront les arbres
2.Elle marche sous la terre
3.La peau des oranges parfumeront les herbes
4.Sa gorge se nouera dans un cri
5.Elle était née dans un baluchon
6.Elle fera le tour des lacs
7.Chaque jour sera une naissance

Pourtant lorsque Clémentine nous parlait, c'était toujours avec des phrases simples, des mots de tous les jours, même si l'on sentait bien un petit décalage, à peine perceptible, mais maintenant que j'y repense, elle nous donnait des indices, « Alors les filles, une journée de fée aujourd'hui ! » ou encore « non je ne peux pas vous accompagner, un verre de tilleul péruvien m’attend » ou bien, « je suis fatiguée, mal dormi et je me suis réveillée comme un granit éternel ». Nous n'y prêtions pas attention, on se disait que c'était sa petite touche perso et qu'elle voulait se rendre intéressante.

Clémentine rêvait de devenir boulangère, sentir la farine se pétrir dans ses mains, faire jaillir les parfums de la cuisson, elle avait été tellement triste pendant son stage, les baguettes, les pains les bâtards, les pains de campagne arrivaient congelés par sacs de trente, personne ne touchait la farine, de grandes machines happaient les miches, les flûtes, les couronnes, les boules et elles ressortaient dorées, fumeuses, odorantes. Elle avait écrit « le pain ne pourra plus être celui de Dieu, le levain est une formule chimique et le four une antre mécanique ».

Et puis un jour sombre est arrivé, Clémentine la pomme rouge et ronde était toute grise, ratatinée, elle était comme suivie d'une ombre mélancolique qui s'ennuyait ferme avec elle, plus aucune vague, ni remous, ses paroles étaient plates et mornes, pas d'écharpe fine du gai pinson qu’elle était ou jaune du chardonneret.
 
Imaginons Un Personnage