Atelier d'écriture
Association Base Arts
Millau
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"-Quels géants ? dit Sancho.

-Ceux que tu vois là, répondit son maître, aux longs bras et d'aucuns les ont quelquefois de deux lieues.

-Regardez, monsieur, répondit Sancho, que ceux qui paraissent là ne sont pas des géants, mais des moulins à vent
et ce qui semble des bras sont les ailes, lesquelles, tournées par le vent, font mouvoir la pierre du moulin.

-Il paraît bien, répondit don Quichotte, que tu n'es pas fort versé en ce qui est des aventures : ce sont des géants, et si tu as peur, ôte-toi de là et te mets en oraison, tandis que je vais entrer avec eux en une furieuse et inégale bataille ».
Don Quichotte 1605 chapitre VIII Miguel de Cervantes

Hors texte


Il est assis.


Il est assis sur son vieux rocking-chair récupéré de la décharge de la ville du temps où il n’y avait pas de recyclage, ni de tri. Quand il était arrivé là. Il avait sauvé le coussin en velours en soie rose parsemé de petites d’étoiles blanches, éclatantes à l’époque. Il n’est plus d’une grande utilité maintenant, tout ratatiné par les heures passées là, mais un souvenir est souvenir, c’est dans la peau pour toujours. Les deux avant bras posés sur les accoudoirs du fauteuil, les jambes croisées. La départementale et déserte, droite, file vers l’horizon. Il ne voit rien. Rien de ce qu’il connaît déjà. Le bruit de la campagne. L’odeur de l’essence. Un moteur de voiture automatique au loin. Un son de guitare exalté en écho. Martin approche sa cigarette et inspire une taffe lentement, gonfle sa poitrine jusqu’à plus d’air et expire doucement. Le bruit de l’automobile se fait plus présent, pas plus de soixante se dit-il. Il entend clairement la guitare. Il connaît cette mélodie. Une mélodie de son enfance en Espagne à Esliva. Il ne se surprend pas de la coïncidence. Il a appris à accepter les choses comme elles viennent. A quoi bon ? Dans la voiture, vitres baissées, un homme d’une soixante d’années, cheveux grisonnants, expire à son tour la fumée d’une cigarette sans filtre. Ses doigts très fins, ridés, ongles faits, tapotent en rythme. Il regarde la ligne droite, déserte. Au loin un garage. Une station essence. Il distingue deux pompes. Une enseigne d’un autre temps. Une enseigne aux couleurs fanées. La silhouette d’un homme assis en extérieur devant le mur d’un bureau aux fenêtres rectangulaires. Martin reconnaît maintenant le bruit du moteur. Il n’est pas surpris. C’est une Ford Malibu, il en est sûr, c’est une évidence comme cette musique qui remonte de son passé. La mélodie de la guitare, c’est elle. Esliva. Sa route raide qui monte vers la montagne et qui descend ne deux coudes serrés vers la rivière. En bas, la horchatería. Martin inspire une dernière taffe, la répand dans sa poitrine, l’expulse. Il fixe ce qu’il reste de son mégot, se décide à le jeter et l’écraser sans hâte. Il repose son regard sur l’horizon. L’homme de guitare, expire la fumée de sa cigarette roulée et l’écrase dans le cendrier débordant. Il respire profondément. Il détaille la campagne, chênes verts, amandiers, cigales à tue tête, le parfum du chaud. Martin fredonne l’air de son enfance, il entend le trémolo exagéré de son grand-père l’artiste, ses tantes qui apportent et arrangent sur la table les verres de horchata de chufa et les fartons qu’ils vont tremper dans le liquide à la couleur du lait. La petite brise de la rivière. Ses cousins et cousines. Ses deux oncles trahis. La guerre d’Espagne. L’un disparu. L’autre fusillé. Soudain, il comprend. L’automobile entre dans la station. S’immobilise. Moteur allumé. Les cigales reprennent de plus belle. Une légère brise dans les chênes verts. Un chien trottine seul le long de la départementale puis s’engage sous les arbres. Un air de guitare à travers les branches. Un bruit de moteur de voiture automatique. Un coup de feu.


Joëlle


 
Le Hors Texte