Atelier d'écriture
Association Base Arts
Millau
Vous trouverez ici les consignes et textes des ateliers
"-Quels géants ? dit Sancho.

-Ceux que tu vois là, répondit son maître, aux longs bras et d'aucuns les ont quelquefois de deux lieues.

-Regardez, monsieur, répondit Sancho, que ceux qui paraissent là ne sont pas des géants, mais des moulins à vent
et ce qui semble des bras sont les ailes, lesquelles, tournées par le vent, font mouvoir la pierre du moulin.

-Il paraît bien, répondit don Quichotte, que tu n'es pas fort versé en ce qui est des aventures : ce sont des géants, et si tu as peur, ôte-toi de là et te mets en oraison, tandis que je vais entrer avec eux en une furieuse et inégale bataille ».
Don Quichotte 1605 chapitre VIII Miguel de Cervantes
Jean Siméon de Chardin
Les bulles de savon

Nicole.M

A la fin de sa vie Chardin ne devait plus savoir quoi peindre. Il passait pour spécialiste des scènes de genre et des natures mortes mais là on ne sait plus de quoi il s’agit.
S’agit-il d’un portrait ? Non puisque personne ne regarde le spectateur. Mais on peut noter qu’il est toujours excellent technicien car une bulle de savon aussi transparente, avec des reflets aussi nets, avec un relief aussi pur c’est la marque d’un grand.
A moins qu’il ait déjà anticipé l’art conceptuel du 20ème siècle. Ne serait-il pas question dans cette petite scène en dépit de la lumière chaude d’un soir d’été d’un échange entre père et fils sur le temps qui passe, la peur de la fracture et la fragilité de la vie ?

Nicole.M
Tableau Jean Simeon Chardin
Les bulles de savon

Monique

Une fenêtre ouverte en ce jour de printemps , guirlande de fleurs Il est assis en face devant son chevalet, légèrement à gauche. Il l’a voit bien elle est de profil, l’avant bras appuyé au rebord.
Elle lui apparait de biais, légèrement penchée ,il esquisse sa silhouette, de grands traits il dessine sa robe foncée.
Sa main gauche tient une fine paille, appliquée, elle souffle ou elle aspire ! Non transparence de la bulle, reflets clairs !
Est-elle seule ? non verre de citronnade et sa paille, mais verre plein , le verre de l’artiste ?
La croit on indifférente , non elle pose, elle l’attend. Son visage penché ,il en caresse le contour d’un fin pinceau , ombre la joue de sa chevelure. Coiffure sage, jeune fille, femme en devenir et cet enfant …complice !
Il tend la main en mesurant , elle soulève imperceptiblement la sienne : fatigue ,lassitude…
Il reste le pinceau en suspens. Un dernier lavis sur l’œuvre ,quelques appuis de couleur. Recule, se penche……la bulle a éclaté ; finie la pose.

Monique
Les bulles de savon
de Jean Simeon Chardin

Marie-Claude F

J'ai 18 ans et je ne suis pas très grand. Ce qui fait ma différence, c'est que je suis né avec un strabisme convergent. Alors, quand notre maître nous a parlé d'un peintre qui cherchait des modèles, je n'ai pas hésité. Je suis aussitôt allé me présenter, sachant que mon originalité naturelle ne pourrait que séduire. Il m'a affublé d'un bonnet, les yeux dépassant tout juste le muret. Ce qui est surprenant, c'est qu'il a effacé mon originalité. Ainsi personne ne saura jamais que je louche.
Il m'a peint à côté du personnage principal. Un homme ou une femme ? Les avis de ceux qui regarderont le tableau divergeront à coup sûr, ce qui n'est pas pour me déplaire : un homme, diront certains, vue sa corpulence, une femme, diront d'autres, vues les sortes d'anglaises qui s’échappent de ses cheveux et sachant que faire des bulles de savon sied plutôt à une femme, très éloignée des tâches importantes de la vie. Par contre, je suis sûr qu'il y a une chose sur laquelle les avis des admirateurs du tableau convergeront : le côté bucolique de son encadrement. Cela se passe au printemps, les fleurs sont à leur apogée, il commence à faire un peu chaud, le verre d'orangeade est le bienvenu pour nous rafraîchir. L'ensemble dégage un sentiment de calme et de sérénité et seul un regard biaisé, une sorte de strabisme divergent, pourrait y voir une sorte d'ennui. Il reste le reflet de l'eau qui épure et éclaire l'ensemble, en rassemblant tous les avis dans une convergence absolue : c'est un beau tableau.

Marie-Claude F
Les bulles de savon
Jean-Siméon Chardin

Joëlle


On raconte que Jean Siméon, alors tout jeune apprenti chez Goya, lui même exilé de son plein gré, à Bordeaux, qui avait transporté dans des conditions dangereuses, toiles, gravures, fusains, pinceaux et peintures depuis sa maison de campagne près de Madrid où il s’était réfugié ; on appelait cette maison, la maison du « sourd », il avait totalement perdu la capacité d’entendre après une grave maladie dont il avait réchappé miraculeusement ; Goya, donc, sur la fin de sa vie (il mourra à Bordeaux), se faisait fort de transmettre, transmettre encore. Il avait trouvé en Jean-Siméon, un esprit espiègle et serein ce qui le changeait, disons plutôt, qui le coupait en toute douceur de son Espagne enflammée.
L’un des rêves de Jean-Siméon était d’apprendre à peindre la transparence, il y voyait là un défi qui pourrait le tenir pour un grand un jour, car le jeune Siméon était ambitieux. Mais c’était aussi la transparence du monde qu’il voulait révéler dans ses toiles.
Goya, avait été d’abord surpris, puis ébloui par ce jeune homme discret et impétueux à l’intérieur. Lui qui s’était laissé aller à la noirceur de l’âme humaine, des atrocités de la guerre, dans des gravures et tableaux frisant l’horrifique. Cette mansuétude, lui rappelait ses moments heureux, où il peignait des scènes de vie heureuse, dans des couleurs chatoyantes, vives, gaies.
« Cherche l’élément transparent que tu veux peindre ». Jean-Siméon l’avait déjà réfléchi. Ce serait des bulles de savon soufflées au bout d’une paille. « Des bulles ? ». Concentre-toi sur le geste Petit, que cette bulle soit unique et reflète le monde ».
Jean-Siméon passa des semaines à remplir des verres et y faire fondre su savon. Il ne soufflait que de pâles bulles qui éclataient très vite. Il était désespéré. « Augmente la quantité de savon, et de la farine de maïs, récupère l’amidon ». Ainsi fut fait, Jean-Siméon put souffler de belles et grosses bulles de savon à la durée de vie allongée.
Le défi était bien sûr de peindre cette bulle éphémère, il la dessina, il la décrivait sur des pages et des pages. Une fois la technique acquise, il alla voir Goya. « Et alors, Petit, une toile et une bulle, c’est tout ? ». « Il te faut trouver une scène, il te faut raconter une histoire, Petit ! ».
Jean-Siméon fut dépité croyant surprendre Goya par sa dextérité. Et c’est alors qu’en retournant chez lui, il vit un jeune homme aux habits aristocratiques mais usés, (le haut d’une manche était déchiré et apparaissait le haut de la chemise), il était accoudé à une fenêtre encadrée de jolies pierres taillées dans les tons jaunes, et il parlait à un enfant. Celui-ci, petit, arrivait à peine à la hauteur de la rambarde, on voyait son bonnet phrygien, noir, et ses yeux son nez dépasser, comme un spectateur inattendu. La lumière de fin d’après-midi venait frapper le front du jeune homme, une lumière de peintre.
Ce fut l’illumination, il peindrait cette scène, une fenêtre encadrée de branches légères, l’homme soufflerait dans une paille, au bout de laquelle une bulle énorme se détacherait, à sa gauche le verre empli de savon blanc, et à sa droite le bout du nez de l’enfant, le bonnet et les yeux. Une lumière blanche sublimerait l’instant. Il peindrait l’éphémère, l’instant de la transparence !
« Bravo Petit ! Tu as la douceur dans les yeux ». « Je partirai heureux de ce monde en pensant à la transparence de cette bulle, fermée et reflétant les couleurs de la vie. »
Quel merveilleux hommage, non ?
Chardin Bulle