Se laisser aller à la rêverie à la manière de Bosco.
J’aime me souvenir des soirées de vacances chez mes grands-parents. Ma grand-mère avait l’habitude de faire le tour de chacune des chambres de ses petit-enfants pour leur souhaiter une bonne nuit. Seule fille parmi quatre garçons, je savais qu’elle viendrait auprès de mon lit après être passée dans leurs chambres. Je serai la dernière car elle adorait rester un peu plus longtemps avec moi, et c’était un immense bonheur. Elle commençait par me poser quelques questions sur la journée qui venait de s’écouler, puis me prenait dans ses bras et m’embrassait tendrement. Le moment que j’attendais depuis le matin était enfin arrivé. Ferme les yeux, me disait-elle. Je laissais mes paupières se refermer lentement, sans crispation, prête à entrer dans le monde des rêves. Sans la voir, je savais qu’elle frottait ses mains l’une contre l’autre, avec lenteur, avec amour, puis pinçait ses doigts et me disait en imitant un saupoudrage de mes yeux clos : voilà ma chérie, une poussière d’étoile que je t’offre pour cette nuit…
Cette poussière d’étoiles, c’était le sésame de mes rêves. Je commençais par imaginer que je pouvais rejoindre n’importe quelle étoile ou encore sauter de l’une à l’autre. Elles étaient toutes différentes. Mais je les reconnaissais car ma grand-mère me les avait déjà présentées. Il y avait celle sur laquelle personne n’avait jamais pleuré ou celle où on ne faisait que rire. Il y avait celle à qui on ne pouvait rien cacher. Par exemple elle savait que ce matin j’avais chapardé quelques bonbons. Il y avait encore celle qui sentait bon, sur laquelle je reconnaissais le parfum de ma grand-mère. Il y avait surtout celle de mes livres. On y accédait par une grande échelle. Dès qu’on avait posé le pied sur son sol, on se retrouvait comme devant une immense bibliothèque. Il suffisait de prendre un livre, celui qui vous tendait les bras. Je m’allongeais alors, à plat ventre, les jambes croisées, et je lisais pendant des heures san jamais arriver à satiété. Je découvrais le monde…
Certaines nuits, je me sentais plus intrépide. J’entreprenais un voyage encore plus mystérieux, en fait, celui que je préférais. J’allais rendre visite à Madame la lune. Elle me fascinait. En particulier car au fil des nuits, elle changeait de forme. Comment une face aussi ronde pouvait-elle se transformer en croissant qui pouvait grandir ou diminuer ? Ces nuits-là, j’osais m’approcher d’elle. Je tournais, virevoltais en la dévorant des yeux afin de n’oublier aucun détail. Mais elle m’impressionnait à tel point que je n’ai jamais osé la toucher. Je me contentais d’imaginer qu’elle était habitée par d’autres enfants mystérieux qui eux aussi n’osaient pas s’approcher de moi ni me toucher.
C’est alors que j’entendais des cris, pas ceux des enfants qui habitaient la lune, car ceux-là ne faisaient que sourire, mais je reconnaissais les hurlements de mes frères, en pleine dispute. Le soleil avait déjà envahi ma chambre, il était grand temps de se lever pour aller déguster les confitures de grand-mère, après une aussi belle nuit…
L’arbre
Déjà l’automne qui siffle dans le vent du sud. Depuis la terrasse en haut, André observe le vieil amandier, battu par le ressac des temps. Par un trou de la tonnelle de la vigne rouge, il le voit, encore puissant, tendu de toutes ses veines vers le ciel, on dirait qu’il tonne. Ses longues feuilles vibrent, se détachent en un long dernier vol et se posent sur les herbes craquantes asséchées par la chaleur de l’été. Il repère les quelques goves de velours vert encore attachées à lui se balancer. D’autres se sont déjà ouvertes. André reconnaît les coques internes couleur du chêne émerger. C’est un jour d’automne, l’arbre respire. Il suit du regard les sillons creusés par les pluies, polies par les vents, brunis par l’été. Il part sur une coque entre les nervures rugueuses, glisse sur le tracé du courant du fleuve dessiné, s’enroule dans sa contorsion étrange, fruit des humeurs des saisons, du pic du vent, de la douceur de la bruine, de la moiteur du soleil, il s’échappe sur ses branches. Le toucher est âpre. Dans sa salive, vient le goût d’une olive rugueuse. Il avance à pas feutrés, contourne les écales duveteuses à peine ouvertes entre nativité et renouveau, il observe la coque bois qui retient l’amandon. Dans ses narines, se faufile le parfum de l’orgeat frais et titille ses papilles. Une feuille s’étire, oscille, puis une autre. Il s’étend, léger. André attend. Le croassement de la corneille le berce. Une autre lui répond. Elle passe haut. Doucettement, le corps de l’arbre palpite, vacille, fusionne dans les sèves, André vrille et s’unit aux bruissements nourriciers.
Joëlle