Irma Vep Olivier Assayas
Mini série 2022




Irma Vep - Olivier Assayas - 1996
Documents d'études pour la spécialité cinéma
du lycée Jean Vigo - Millau
Joëlle Compère
Art et industrie

Et dans tout cela, s’agit-il « par ailleurs d’une industrie » pour paraphraser une célèbre formule ? Certainement. À travers les vicissitudes de la production, et notamment le personnage interprété par Pascal Grégory – alter ego de Bernard Arnault ou François Pinault –, la série ne cesse de s’en amuser et de surenchérir au centuple sur Malraux : le cinéma est lié si inextricablement aux circuits industriels qu’il n’y compte même plus que comme un faire-valoir de la « vraie » industrie, comme une pré-bande annonce pour un spot publicitaire de parfum de luxe. Et pourtant, dans cette niche, quelque chose peut advenir, quelque chose de si universel, de si inaliénable, de si transcendant, que tous les capitaines d’industrie s’y précipitent presque involontairement pour renouer avec la fonction sociale traditionnelle du mécène : mettre en rapport via l’art la faux du présent avec un parfum d’éternité – qui n’a pas de prix.



Un cinéaste au travail

Jouant avec le « décalage » de Mira (horaire, personnel, culturel et professionnel), Olivier Assayas tire profit de son regard candide (une Roxane en Pays de Cocagne de « Libre cinéma ») pour interroger à neuf les conditions de création d’une fiction en 2022. Ce faisant, Irma Vep peut être autant étudié comme un documentaire en miroir sur son propre tournage que comme un état des lieux du cinéma et du désir, autant comme un carnet de création drolatique et distancié que comme un traité de « Conseils à un jeune cinéaste », autant comme une déclaration d’amour que comme un pamphlet, autant comme une auto-réflexion sur toute son œuvre par le cinéaste que comme une réactivation occulte de sa force et mémoire. Aussi le dialogue permanent et subtil que ménage Irma Vep la mini-série avec Irma Vep (le film de 1996) constitue-t-il le point de mire et d’incandescence de tout le dispositif. Par quoi un artiste est-il hanté lorsqu’il crée ? Et nous, qui visionnons son œuvre, quelles images-fantômes viennent nous assaillir ?

Mira Harberg/Irma Vep (Alicia Vikander) est une star
internationale. Suédoise installée à Los Angeles, elle est la vedette de plusieurs blockbusters, des productions de type Marvel. Elle accepte la proposition de reprendre le rôle d’Irma Vep dans la série pour diverses raisons où se mêlent les considérations professionnelles et sentimentales : la perspective de travailler à Paris avec un auteur français et de s’éloigner des stéréotypes hollywoodiens ; l’espoir de soigner ses plaies amoureuses après une double séparation, avec son compagnon
Eamonn et son ex-assistante Laurie. Sa bisexualité est un thème cursif du film. Alicia Vikander donne une présence solaire au rôle de Mira : aimable, souriante, toujours disponible, très curieuse des particularités françaises, c’est une vraie star un peu idéalisée qui domine moralement par sa seule présence le reste du casting et la querelle des égos agitant sporadiquement le tournage. Sa part d’ombre sera révélée progressivement quand le personnage d’Irma Vep exercera sur elle son emprise ; hormis la dimension
antastique du rôle, la parenthèse parisienne dans la vie de Mira lui permettra d’affronter ses démons sexuels et sentimentaux.
René Vidal, interprété par Vincent Macaigne, conserve le prénom et le patronyme du personnage incarné par Jean-Pierre Léaud en 1996. Quadragénaire névrosé, il jouit d’une grande réputation artistique en France comme à l’étranger. À la nuance de l’âge et de l’apparence physique, l’incarnation renvoie plus directement à Olivier Assayas lui-même : de façon comique, par la diction et
plus généralement la manière de parler qui imitent délibérément celles d’Assayas ; de façon plus grave – nuance importante avec le film de 1996 – par la référence à la biographie du cinéaste et son histoire avec Maggie Cheung.
Les moments de comédie permettent à Macaigne de donner libre cours à son grand talent : alternant les moments maniaques et d’abattement, sympathique ou doucereux avec ceux qu’il apprécie, il peut être féroce et vociférant, notamment avec les acteurs qu’il ne supporte pas, en particulier Edmond (Vincent Lacoste). Les crises à répétition de René mettent souvent la production en danger.
Edmond Lagrange (Vincent Lacoste) est un jeune acteur français, narcissique et suffisant, qui a été choisi pour interpréter le rôle du journaliste Philippe Guérande, principal adversaire des vampires dans la série de Louis Feuillade. Sa personnalité et ses exigences le rendent rapidement insupportable à
René Vidal, qui va à plusieurs reprises se révéler sadique avec un acteur auquel il fait prendre de
plus en plus de risques.
Gottfried, l’acteur allemand déjanté, exubérant, drogué, qui échappera par miracle au trépas après un jeu sexuel risqué, est interprété par un grand
acteur du théâtre allemand contemporain : Lars Eidinger. Proche d’Olivier Assayas, il joue un rôle important dans Sils Maria ; il est devenu internationalement célèbre par sa prestation d’héritier dégénéré dans Babylon Berlin. Il incarne dans Irma Vep une forme de contre-pouvoir anarchiste, libertaire et sexuellement libéré face à l’univers des blockbusters, des plateformes et des producteurs de « contenus ». Provocateur, il s’oppose aussi à la bien-séance culturelle et politique de mise dans le milieu du cinéma. Il est une trace du passé (celle du cinéma
de Fassbinder, par exemple) – une trace bien vivante, cela va sans dire. Il est choisi par Vidal pour incarner
Moreno, chef de gang opposé aux vampire.
Le Grand Vampire est interprété par une gloire un peu ringarde du théâtre français : Robert Danjou (Hippolyte Girardot). Tout d’abord accueilli avec
les honneurs dus à son rang, Danjou va lui aussi devenir peu à peu odieux, s’opposant à la fois à Edmond Lagrange – son rival dans la fiction – et René Vidal qui ira jusqu’à tuer le personnage pour se débarrasser de l’acteur.
Laurie (Adria Arjona) est l’ancienne assistante de Mira. Elles ont entretenu une relation torride qui a
défrayé la chronique. La jeune femme a épousé le réalisateur Herman, dont le film tourné avec Mira est en train de devenir un grand succès commercial. Laurie apparaît comme une sorte d’ange noir :Mira est toujours amoureuse d’elle et celle qui fut son assistante profite sadiquement de sa présence à Paris pour savourer sa revanche d’ancienne employée corvéable à merci. Lors d’une soirée
où elle peut s’introduire dans la suite du couple, Mira/Irma dérobera à Laurie un fastueux collier
Vuitton offert par Herman – scène équivalente, mais motivée, au vol plus gratuit de Maggie/Irma dans le
film de 1996.
Eamonn (Tom Sturridge), star de cinéma et ancien mari de Mira, est désormais en couple avec une chanteuse à succès. Il tourne à Paris une super-production où il joue le rôle d’un astronaute. Sa nouvelle compagne attend un enfant mais la grossesse n’ira pas à son terme. Mira retrouvera Eamonn, auquel elle est toujours attachée et passera une nuit avec lui. Devenue une Irma Vep passe-muraille, Mira comprendra que la relation est vraiment derrière elle.
Regina (Devon Ross) est l’assistante de Mira. Elle succède à Laurie – qui fut l’amante de l’actrice – et, en dépit de séquences où elle admire la beauté de Mira, n’entretient aucune relation sexuelle avec elle.
C’est une intellectuelle – elle lit une version anglaise de L’Image-temps de Gilles Deleuze (1985) –, qui a
suivi à l’université un cursus de cinéma et aura l’opportunité de montrer ses talents de réalisatrice
dans la série, avant qu’on lui propose de financer son premier film. Elle est l’autre (et principale) confidente de Mira ; très bienveillante avec elle,
l’actrice est amusée par cette belle intellectuelle, au parcours et à la personnalité atypiques dans la
production, ce qui offre l’occasion de nombreux échanges (sur la vie, l’amour, le cinéma, la France,
etc.) entre deux femmes très différentes.
Grégory Désormeaux (Alex Descas), producteur français du film, est le seul personnage issu du film de 1996 qui est interprété par le même acteur. Le rôle est plutôt constant
dans ses préoccupations : pris en étau entre les exigences des commanditaires et les problèmes provoqués par René Vidal, il incarne un personnage classique des métafilms –le producteur inquiet et plein de ressources qui fait tout pour éviter le pire.
Carla (Nora Hamzawi), première assistante de René Vidal, est montrée sous un double visage : professionnellement, elle est l’âme du tournage, ce qui est l’exact reflet de sa fonction dans le système français ; de façon plus personnelle, sa bonhomie permet de rendre plus humaines les relations sur le tournage (c’est une qualité qu’elle partage avec
Mira). Présente comme Vincent Macaigne dans le film Hors du temps (2024), Nora Hamzawi est devenue
l’une des actrices fétiches du cinéaste.
Les Personnages
LEs personnages
Présentation synthétique
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